21.08.2017, 00:01  

Son retrait de permis lui fait vivre l’enfer

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Isolé dans son chalet des hauts de Saint-Cergue, Georges n’a plus les moyens de se rendre seul au centre du village, à 3 kilomètres de là.

 21.08.2017, 00:01   Son retrait de permis lui fait vivre l’enfer

CONDUITE - Sans permis du jour au lendemain, à 88 ans, ce Saint-Cerguois ne sait plus comment faire. Témoignage.

Fabien darvey

fabien.darvey@lacote.ch

Niché dans les hauts de Saint-Cergue, loin de toute pollution sonore et visuelle, le chalet de Georges* pourrait s’apparenter à un petit morceau de paradis. A condition d’être motorisé, car le centre du village est à près de trois kilomètres.

Sauf que, depuis fin juin, l’octogénaire s’est préventivement fait retirer son permis de conduire pour des raisons...

Fabien darvey

fabien.darvey@lacote.ch

Niché dans les hauts de Saint-Cergue, loin de toute pollution sonore et visuelle, le chalet de Georges* pourrait s’apparenter à un petit morceau de paradis. A condition d’être motorisé, car le centre du village est à près de trois kilomètres.

Sauf que, depuis fin juin, l’octogénaire s’est préventivement fait retirer son permis de conduire pour des raisons médicales, suite à des examens commandités par son médecin de famille. Mais la pilule ne passe pas pour ce Neuchâtelois d’origine. «Depuis l’âge de 70 ans, je fais des contrôles tous les deux ans et ça s’est toujours bien passé, assure Georges. J’ai mon permis de conduire depuis 1953, je n’ai jamais rien eu, pas un accident, rien.»

Reste que le Service des automobiles et de la navigation (SAN) l’a sommé de renoncer au volant suite à l’expertise du médecin-conseil. Et la sentence est quasiment irrévocable. «Si la personne est déclarée inapte médicalement, cela signifie qu’elle ne remplit plus les exigences légales pour conduire en toute sécurité un véhicule automobile, développe Luc Mouron, chef de la division droit de conduire du SAN. Le permis peut néanmoins être récupéré une fois que la personne remplit à nouveaux les exigences.» Une décision qui peut faire l’objet d’un recours au Tribunal cantonal.

Changement brutal

Dans l’imposant dossier que le Saint-Cerguois constitue pour se défendre se trouve un document délivré par un moniteur d’auto-école, attestant de sa capacité à conduire, daté du 21 juin. Le jour de l’examen, Georges a parcouru une boucle de plus de 20 kilomètres au départ de Signy, traversant ensuite les villages de Trélex, Genolier et la ville de Gland. Le tout en un peu plus d’une heure et sans susciter de commentaires particuliers de la part de l’examinateur. Un autre professionnel de la route émet quelques réserves: «Dans ce type de courses, on cherche à faire un trajet habituel pour la personne. Ici, cela ne semble pas être le cas, explique Eric Guglielmazzi, moniteur depuis une dizaine d’années à Nyon. L’objectif, c’est de s’assurer que la personne âgée est capable de rouler dans son environnement habituel.» Car l’exercice peut se révéler traumatisant pour celui qui doit le subir.

Pour Georges, cette décision du SAN est comme «une mort à petit feu». Fini les rencontres au village, le paiement des factures à la poste, les visites médicales, les pleins d’essence pour la tondeuse à gazon et la fraiseuse à neige et tant d’autres activités qu’il avait l’habitude de faire. «A mon âge, je ne peux plus faire trente minutes de marche aller et retour, se lamente l’homme de 88 ans. Mais je ne veux pas quitter mon chalet, je veux mourir ici.»

Décision mal comprise

La nouvelle fait d’autant plus mal que Georges a perdu son épouse au milieu du mois de mai. «En juillet, on aurait fêté nos 65 ans de mariage, évoque-t-il en sanglots. Mais là, j’ai été trahi et tout le monde me laisse tomber.»

Un vide déjà immense auquel s’ajoutent les sentiments d’impuissance suite à la perte soudaine de son autonomie. «On devrait se préparer à l’idée du retrait de permis dès l’âge de 60 ans, conseille Eric Guglielmazzi. Si on ne l’anticipe pas, ça arrive d’un coup et c’est une véritable baffe. Plusieurs personnes m’ont dit que c’était comme un premier pas vers la tombe.» Des situations qui l’obligent à faire preuve de psychologie, car les principaux concernés ne comprennent pas la décision. «Il faut faire usage d’empathie, mais en même temps la décision doit être prise sans états d’âme. Il y a aussi d’autres usagers sur la route.»

Pour autant, des solutions existent pour ne pas se retrouver sans volant à partir d’un certain âge, du moment où rien ne vient contredire l’aptitude à la conduite.

Quelles alternatives?

Dans certains cas, les seniors peuvent bénéficier de trajets «à la carte», impliquant certaines restrictions. «Il est effectivement possible de limiter dans certains cas la conduite, par exemple pour un trajet déterminé proche du domicile ou d’interdire la conduite de nuit, explicite Luc Mouron. Toutefois, les dispositions légales imposent actuellement de passer par une expertise auprès de l’unité spécialisée en médecine du trafic pour obtenir cet allégement.» Conduite sans passagers, d’un véhicule bridé à une certaine vitesse ou encore sans emprunter l’autoroute.

Autant de possibilités qui, en théorie, peuvent être offertes. En pratique, peu de seniors en bénéficient. «Souvent, les gens savent qu’ils ne remplissent plus entièrement les exigences médicales, avance le chef du droit de conduire du SAN. En plus de la sécurité routière, il faut comprendre que c’est aussi dans l’intérêt de la personne concernée.»

En plus de ces dispositions particulières, le SAN, la police cantonale et le TCS ont uni leurs efforts pour proposer quatre demi-journées de cours de perfectionnement gratuites aux seniors de plus de 70 ans, sur inscription (jusqu’à ce lundi 21 août). Elles se dérouleront les 5 et 14 septembre. En outre, pour se prémunir d’une mise à l’épreuve, il est également possible de rendre spontanément son permis, comme le font 1800 personnes par an dans le canton. Jusqu’au 31 décembre, des rabais seront proposés sur les abonnements généraux des CFF.

* Nom connu de la rédaction

Après plus de 60 ans, Rose a rendu son «bleu»

Changement important Il y a cinq ans, celle qui en a désormais 92 s’est rendue à l’évidence: il était temps de renoncer à la conduite. «Je commençais à avoir peur de croiser des camions, explique Rose Lugeon. Ça fait des appels d’air.» Pourtant, Rose adorait être au volant. Jeep de l’armée, tracteur, van tirant une remorque à chevaux… autant d’engins qu’elle a manié sans aucune difficulté.

«J’ai passé mon permis en 1953. Depuis, tout a changé. Avant, la route était à nous, c’était du gâteau, se souvient la nonagénaire. La signalisation a beaucoup changé, il a fallu s’adapter aux giratoires et surtout à l’encombrement. Au fil du temps, tout est devenu plus compliqué.»

En plus de 60 ans de conduite, Rose n’a connu qu’un seul accident, à La Sarraz. Et elle en parle encore aujourd’hui comme s’il était survenu hier. Mais si elle a décidé de rendre son «bleu», c’est surtout qu’elle ne se sent plus apte à répondre à l’évolution du trafic. «Avant, j’allais volontiers n’importe où. J’allais rendre visite à de la famille à Genève ou à Berne. Maintenant, ce sont les gens qui viennent me visiter.»

Convaincre son mari Habitante de Chevilly, petit village de 249 âmes niché entre La Sarraz et Cossonay, elle n’est désormais plus maîtresse de ses déplacements. «Je n’ai pas de regrets, mais il faut dire que c’est un sacré manque. On n’a plus trop de moyen de faire les commissions. C’est une grosse privation. Heureusement, on a un beau jardin.» Pour autant, jamais elle ne voudrait reprendre le volant. «Les dernières années déjà, je ne prenais plus l’autoroute. Je n’aimais pas ça, j’étais tendue. Je vois encore des gens de 90ans qui conduisent. Pourtant, à cet âge, les réflexes ont déjà bien diminué.»

Une pique affectueusement lancée à Jean-Paul, 91 ans, avec qui elle est mariée depuis 66 ans. Car lui ne veut pas renoncer à son permis. «On ne sait jamais ce qui peut se passer. Je préfère l’avoir, au cas où.» Il y a quatre ans, il se faisait même le petit plaisir de réinvestir dans une auto. Garée dans la cour de la maison, elle ne quitte néanmoins plus la propriété. Pour le plus grand soulagement de Rose.

Quelques conseils Avisés du TCS

Avant de se mettre en route, mieux vaut prendre quelques précautions. «L’âge venant, la mobilité, la vue, l’ouïe et les capacités de concentration et de réaction diminuent, provoquant des difficultés à évaluer le danger dans les situations complexes», explique le TCS dans une brochure de prévention destinée aux seniors. Dès lors, pour diminuer ces risques, mieux vaut éviter de circuler aux heures de pointe ou sur les grandes artères à trafic important. En cas de long trajet, prévoir l’itinéraire détaillé en avance, en privilégiant les chemins connus et des pauses fréquentes. En outre, le TCS recommande de nettoyer ses lunettes avant de partir et de rouler dans de bonnes conditions météorologiques et de luminosité: «Avec l’âge, la vue diminue et la sensibilité à l’éblouissement s’accroît». Ainsi, à partir de soixante ans, il est recommandé de se soumettre régulièrement à des examens médicaux. De plus, préserver sa forme physique et mentale, grâce à la pratique d’activités sportives ou culturelles, permet de se sentir plus alerte dans le trafic. De même que suivre de cours de perfectionnement pour rester en forme au volant. Enfin, pour ne pas se retrouver complètement démuni au moment de devoir rendre son permis, mieux vaut anticiper et trouver des alternatives. fd


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